Suite à diverses remarques, et comme ce blog est tout de même supposé s'intéresser en priorité aux questions euro-méditerranéennes - ne l'oublions pas -, j'ai décidé de livrer mes réflexions les plus impertinentes sur l'initiative française de créer une "Union méditerranéenne" - devenue par la magie des institutions européennes : "Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée" (tout est dans les mots, n'est-ce pas ?).
Mais comment en est-on arrivé là, au juste ? Il se trouve que j'ai eu l'occasion de suivre cette question d'assez près au cours de mon stage au Parlement européen. En effet,
Béatrice Patrie (la députée pour qui j'ai travaillé, au groupe socialiste) est membre de
l'APEM (Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne), et nous avions un intérêt tout particulier à l'égard de ce pavé sarkozien jeté dans la mare des instances européennes concernées.
Au fait, ce billet est assez long, accrochez-vous !
Tout d'abord, revenons un peu en arrière.
Paris, le 6 mai 2007 : Sarkozy est élu ! (Aaarrrggghhhlll ! Catastrophe !)

Au soir de son élection à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy lance, avec tout le sensationnalisme dont il est capable (à côté de ça, le Sun, c'est pipi de chat), le dernier scoop de la semaine, histoire de faire parler de lui : "Moi, Sarko 1er, président des Français par l'onction du suffrage universel (hélas!), généreux et lucide devant l'Eternel, je tends la main à nos voisins du Sud, et propose de créer une Union méditerranéenne".
(Je vous avais prévenu que j'étais impertinent).
Le constat est simple : la Méditerranée est l'une des frontières les plus inégalitaires du monde, avec une rive nord comptant une des premières puissances économiques du monde, et une rive sud surpeuplée d'individus sous-développés. S'ensuivent des problèmes de migrations, de sécurité, de pollution, et bien entendu, de malentendus culturels...

(Soit dit en passant, tout cela fait frémir d'horreur le brave électeur nanti du nord, qui aimerait pouvoir aller se dorer la peau tranquillement en Tunisie, sans pour autant être enquiquiné par les hordes de barbares qui tentent de franchir le détroit de Gibraltar en Zodiac... Mais ça, un Président de la République ne peut le dire aussi crûment, quand bien même il se nommerait Nicolas Sarkozy).
Jusqu'ici tout va bien. Il est donc tout à fait normal que les pays de la rive Nord fassent preuve de générosité envers ceux du Sud, et qu'ils poussent même la générosité jusqu'à les traiter de "partenaires", et discutent avec eux de problèmes communs, dans un intérêt mutuel et partagé.
Dès le départ, toute la stratégie de communication visait à :
- Démontrer la pertinence d'une telle initiative
- Agir comme si rien de tel n'avait existé ou été proposé auparavant
- Faire revenir le mérite d'une aussi géniale idée à la France - et plus particulièrement à son non moins génial président.

Sauf que cela fait plus d'une douzaine d'année qu'un tel partenariat existe, pas simplement entre les pays directement riverains de la Méditerranée, mais également avec le reste de l'Union européenne ! En effet, en 1995, à Barcelone, les ministres des affaires étrangères des pays de l'UE et de la rive sud avaient convenu de lancer un ambitieux programme de partenariat et de coopération (le Partenariat Euro-Méditerranéen), qui comprenait trois grands volets (politique, économique et culturel/humain), visant à combler le fossé séparant les deux rives, promouvoir l'Etat de droit et les droits de l'homme au Sud, et créer une zone de libre-échange à l'horizon 2010.
Il n'en fallait pas plus pour susciter l'exaspération de la classe politique européenne (en tout cas ceux qui ont un minimum de cervelle) à l'égard de ce trublion médiatique qui prétendait faire du neuf avec du vieux. Car si on regardait bien les propositions présentées à l'époque par Sarkozy et son équipe (ce qui s'avérait pour le moins difficile, tellement elles étaient floues), il n'y avait strictement aucune valeur ajoutée dans son "Union méditerranéenne", dont la seule particularité - de taille ! - était d'exclure les pays de l'UE non riverains de la Méditerranée... Une manière bien commode de remettre la France au centre du jeu, en somme.

Bon nombre de commentateurs (français, et de droite, cela va de soi) ont interprété la frilosité européenne comme une marque d'égoïsme, de pingrerie, d'absence de sensibilité pour les souffrances de la Méditerranée et de manque de compréhension à l'égard de ses peuples. Alors que Nicolas Sarkozy, grand philanthrope devant l'éternel, avait tout compris et se proposait dans son immense générosité de résoudre tous les problèmes auxquels les incompétents qui l'ont précédé n'ont jamais su s'attaquer.
Mais bien sûr !
(Vous connaissez l'histoire de la
marmotte?)
La suite des événements n'allait être que le long effort d' "explication" (et surtout d'improvisation) de l'équipe sarkozienne auprès de ses partenaires européens... et méditerranéens ! Ah oui, j'oubliais de dire que dans cette histoire, personne n'avait été consulté ou informé de quoi que ce soit, et surtout pas les principaux intéressés eux-mêmes. Pour une initiative entièrement novatrice qui visait à privilégier l'égalité entre partenaires, c'est pour le moins malheureux...
Bruxelles, le 26 novembre 2007 : Jouyet bavarde devant la Commission politique de l'APEM
Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'État aux affaires européennes, fut cordialement invité à s'exprimer devant la Commission politique de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne, qui se réunissait ce jour-là à Bruxelles, présidée par Mme
Tokia Saïfi, députée française du groupe PPE (donc, de l'UMP...). Notons au passage que M. Jouyet, anciennement socialiste, a jugé utile de retourner sa veste en même temps que Kouchner, Besson et autres renégats...

Le spectacle était pour ainsi dire affligeant. Après des échanges de courtoisies, jets de fleurs et autres palabres obséquieux entre M. Jouyet et Mme Saïfi, le secrétaire d'État s'est en vain appliqué à dissiper le mystère entourant la fameuse Union méditerranéenne. Le flou artistique ne désépaississait pas, bien au contraire.
- Allait-on exclure les pays européens non méditerranéens ? Sans doute ! Depuis quand la Lettonie a-t-elle un intérêt stratégique en Méditerranéen ? Moins de gens à la table, donc des décisions plus rapides et efficaces.
- N'est-ce pas une manière polie de refuser l'adhésion de la Turquie à l'UE ? Mais noooooon, sot que vous êtes ! Il n'y a que les fâcheux, les mauvaises langues et les simples d'esprit pour croire de pareilles sornettes... (La Turquie se verra refuser l'adhésion par référendum, c'est déjà écrit dans notre constitution, voyons !)
- L'Allemagne ne verrait-elle pas cela d'un mauvais oeil ? Mais, dixit M. Jouyet, il y a déjà l'Union de la Baltique, personne n'a enquiquiné les Allemands pour cela.
- "
Et pourquoi une Union méditerranéenne, alors qu'il y a déjà Barcelone ?" demande pertinemment
Hélène Flautre - au demeurant, fort exaspérée du peu de cas dont M. Sarkozy et son équipe semblaient faire de la question des droits de l'homme. "
Mais, si Barcelone donnait des résultats, ça se saurait", se gausse M. Jouyet.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de faire la même chose. L'Union méditerranéenne reposera sur une série de "projets concrets".
Aaaaaaah, les fameux "projets concrets" de l'Union méditerranéenne. On allait se gargariser de cette expression pendant des mois ! Projets concrets, nan mais j'vous jure... Et le processus de Barcelone, si je comprends bien, c'était de la théorie abstraite, mmmh ?
- Et pour les financement ? Vous voulez créer une Union parallèle, mais comment financer les projets ? (concrets, les projets, s'il vous plaît, donc les financements doivent l'être également).
- "Oh, répond M. Jouyet, rassurant, cette Union n'aura aucun droit de tirage sur les fonds communautaires. Elle sera candidate à des financements pour des programmes existants, ou alors on cherchera les financements ailleurs, par exemple, un partenariat avec les pays du Golfe".
Fichtre... Ai-je bien entendu ? Cet hurluberlu de Sarkozy veut faire sa propre Union tout seul dans son coin, exclure les pays européens qui risqueraient de lui faire de l'ombre, et s'attend à ce que l'Arabie Saoudite et le Qatar sortent leur carnet de chèques pour payer son caprice ? Génial. J'adooooore la politique !
3 mars 2008 : L'héroïque résistance d'Angela Merkel nous sauve du désastre, arrêtant à Hanovre la charge insensée de Nicolas Sarkozy.

Non, ce titre n'est absolument pas biaisé ! Je ne partage pas toutes les opinions de Mme Merkel, mais reconnaissons tout de même qu'elle a la carrure d'une femme d'État, et qu'elle a su prévenir un scénario qui aurait abouti à scinder l'Europe en deux sous-ensembles en fonction de leurs tropismes de politique étrangère, au mépris de la cohésion de l'Union.
Lors du sommet franco-allemand de Hanovre (qui avait failli être annulé, tant la tension entre les deux dirigeants était grande) la messe fut dite, M. Sarkozy allait devoir corriger sa copie et accepter d'impliquer l'ensemble de l'Union européenne, en se fondant sur les acquis du Processus de Barcelone. Certes, on voyait consacré le principe d'une co-présidence tournante, assumée par un pays de la rive nord et un autre de la rive sud, ainsi qu'un "secrétariat léger" chargé de la coordination des "projets concrets". La Commission européenne (Saint Berlaymont soit loué!) fut chargée de rédiger dans le détail une proposition qui serait soumise au Conseil juste avant le début de la Présidence française.
Paris, 28-29-30 mars 2008 : Henri Guaino crache sa bile et rumine sa rage
Un colloque de haut niveau avait été prévu de longue date au Palais des Congrès de l'Unesco par une instance dont assez peu de personnes à Bruxelles avaient entendu parler auparavant, le
Forum de Paris, et qui se spécialisait dans les questions euro-méditerranéennes. Bien entendu, personne n'avait prévu le compromis de Hanovre, qui changeait fondamentalement la donne par rapport au projet initial.
Fort logiquement, les différents intervenants invités à s'exprimer (et pour certains, à s'auto-congratuler de leur talent incommensurable, leurs idées visionnaires et leurs politiques révolutionnaires) ont été obligé d'en tenir compte et de rectifier le tir. Et là, rebelote, on sombre dans un feu d'artifice d'hypocrisie, de demi-vérités et d'hexagonocentrisme. Même Hubert Védrine, ancien ministre (socialiste !) des affaires étrangères, de la part de qui on pourrait s'attendre à un discours à peu près intelligent, a cédé à l'idolâtrie sarkozienne, louant la beauté et la générosité de son idée de départ, et blâmant les Européens manquant cruellement de lucidité et de courage.

Mais le pire fut l'intervention d'Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, principal inspirateur de ce projet (et accessoirement rédacteur de l' infamous "Discours de Dakar"). Pauvre France, victime de la vilenie de ses partenaires européens, qui refusent de la voir emprunter le droit chemin du "Dialogue des Civilisations". De Barcelone, faisons table rase ! Les politiques de l'octroi n'ont pas marché, nous devons êtres "partenaires" ! Et puis, travailler ensemble, sur les "projets concrets" ! Ah, et pour l'argent, on sort à nouveau le carnet de chèque des pays du Golfe (l'absence de scrupules n'a donc pas de limites).
Tripoli, le 11 juin 2008 : Mouammar Kadhafi "massacre" l'Union pour la Méditerranée

Je n'ai aucune sympathie particulière pour ce fou furieux sénile et mégalomane, mais il a quand même eu le sens de la formule, lors du mini-sommet arabe qui s'est tenu ce jour-là dans la capitale libyenne, pour discuter de la proposition française.
"Nous ne sommes ni des chiens ni des affamés pour qu'ils nous jettent des os !"
En substance, le dictateur libyen reprochait aux Européens de proposer aux Arabes des projets économiques humiliants comme s'ils étaient miséreux, et de tenter de les diviser en ne traitant qu'avec un groupe de pays plutôt que l'ensemble de la Ligue Arabe.
C'était bien la peine de lui dresser une tente sur la pelouse de l'Élysée...
Paris, le 13 juillet 2008 : enterrement de 1re classe pour l'UPM ou nouveau point de départ pour Barcelone ?

En fin de compte, et malgré les menaces de désistement de Bouteflika (qui a décidé de venir à la dernière minute) et autres larrons, le Sommet de Paris pour la Méditerranée s'est bel et bien tenu. Même le Liban, dont la présidence était vacante depuis quelques temps, fut représenté grâce à l'élection in extremis de Michel Sleimane (qui en a profité pour serrer la pince à son collègue Bachar el-Assad, dont la venue à Paris et la présence au défilé du 14 juillet n'étais pas au goût de tout le monde...). Finalement, il n'y eut que Kadhafi qui décida de bouder jusqu'au bout dans son coin...
Que Sarkozy ait réussi un joli coup diplomatique en rameutant tout ce beau monde à Paris, c'est un fait. Mais que son initiative (qui finalement, se résumera à une redynamisation du Processus de Barcelone, assortie de quelques "projets concrets" à géométrie variable) soit véritablement suivie d'effets, seul l'avenir nous le dira. Pour l'instant, on a réussi à adopter un drapeau pour l'UMP... Reste à déterminer le siège du secrétariat.

On évoque souvent Tunis ou Rabat (ben oui, il est temps qu'on place quelque chose sur la rive Sud, non ?), mais je vois difficilement comment cela pourrait se faire, à moins d'exclure Israël du lot... Officiellement, les États de la Ligue Arabe n'entretiennent pas de relations avec Israël, sauf l'Égypte et la Jordanie, qui ont signé un traité de paix, et la Mauritanie qui prend décidément un peu trop de libertés et devrait être exclue de la Ligue... Donc, Tunis, Rabat, Bruxelles (vu que la Commission s'y trouve déjà, ainsi que le secrétariat de l'APEM), Barcelone (en souvenir du lancement du processus) et La Valette (vu que c'est pile au milieu de la Méditerranée). Personnellement, j'aurais une préférence pour Rome, mais apparemment personne ne semble y songer...
Réponse lors du prochain sommet ministériel, en novembre... à Marseille.